Hong-Kong, 4 juin 2019. Comme chaque année, les Hongkongais se rassemblent à Victoria’s Park à l’occasion d’une veillée en mémoire du massacre de Tiananmen, la seule autorisée sur le territoire chinois. 180 000 personnes ont défilé pour ce 30è anniversaire dans le recueillement et le silence. Rien ne laissait présager les manifestations massives qui éclateraient 5 jours après.

L’Histoire retiendra pourtant cette date du trentenaire comme le prémisse d’un long mouvement de contestation, toujours en cours. Le dimanche 9 juin, les rues du centre-ville seront investies par plus d’1 million de personnes. Le dimanche suivant, on en comptera près du double.
6 mois après, la dernière grande manifestation rassemblera 800 000 personnes. Entre-temps auront eu lieu les élections locales et la victoire écrasante de l’opposition démocrate qui remportera 17 districts sur 18, ainsi que le retrait du projet de loi d’extradition (1) qui avait mis le feu aux poudres en remettant en question le système juridique de l’île.

On assiste de nouveau aujourd’hui à une escalade des tensions à l’approche du premier anniversaire de ces manifestations. Les derniers échos venus de Hong Kong font état de clashs violents entre législateurs pro-gouvernementaux et de l’opposition qui en viennent aux mains, d’un projet de loi de sécurité nationale interdisant toute activité séditieuse ou subversive. Le jeu d’intimidation entre l’île et le continent se poursuit dans un contexte de crise sanitaire où toute manifestation est interdite.
Pékin espérait que l’île finirait par courber l’échine dans ce bras de fer sans fin, que ce n’était qu’une question de temps. Mais l’écoulement des années n’y fait rien. Plus de vingt ans après la rétrocession de l‘ancienne colonie britannique à la Chine, la nostalgie d’un passé colonial idéalisé occupe encore les esprits.

« Seuls les lieux qui n’existent pas ne peuvent pas être occupés »

La péninsule est redevenue le bras de la Chine mais c’est un membre qui fût maintes fois disloqué. Sur une carte de 1850 dessinée par un auteur chinois anonyme, au tout début de la colonisation anglaise, à l’endroit de Hong-Kong ne figure qu’une étendue de mer béante, comme si on voulait ne pas reconnaître cette occupation étrangère en radiant l’île de la carte, car « seuls les lieux qui n’existent pas ne peuvent pas être occupés » (2). Par ce biais, on admettait que l’île était hors de tout territoire, un bout de terre indépendant du monde.

Définir ce qu’est Hong Kong aujourd’hui semble toujours aussi complexe et les manifestants revendiquant l’indépendance de ce territoire se gardent bien de le qualifier : ville-Etat, pays, région ? 

En s’accordant à maintenir le non-changement du système édifié par les Britanniques, la Grande-Bretagne et la Chine ont fait de l’ancienne colonie une étrange entité, fonctionnant sur le principe « 1 pays, 2 systèmes ». A l’aube de la rétrocession, les Hongkongais voulaient croire que rien ne changerait véritablement. Plus de vingt ans après, qu’en est-il ? Quelles sont les raisons de la colère ? 

« 5 demandes, pas une de moins » 

Ce slogan repris en chœur par les manifestants fait référence à leurs 5 revendications : 

• Retrait du projet de loi d’extradition 

• Retrait de la qualification d’« émeutes » pour les manifestations du 12 juin (déclarées illégales) 

• Libération sans poursuite des manifestants arrêtés 

• Création d’une commission d’enquête indépendante sur les exactions policières 

• Mise en place immédiate du suffrage universel

Ce dernier point est le plus symbolique, pour ne pas dire hypothétique. Un jeune Hongkongais rencontré sur place, Edward, ne cache pas ses doutes sur l’avenir politique de l’île : « Je suis pessimiste sur l’obtention du vote démocratique, inscrit dans la loi fondamentale britannique-chinoise mais dont la formulation est ambiguë - l’instauration se ferait par étapes, sans aucune date mentionnée - . Mais la demande principale des manifestants, c’est une enquête indépendante sur les violences policières. Si cette demande était entendue, ce serait déjà bien. » 

A défaut de sanctions, l’image de la police est passablement écornée par les vidéos youtube montrant des policiers faisant usage de leur arme à feu ou des manifestants attaqués par des triades dans le métro le 21 juillet 2019, sans intervention policière malgré de nombreux appels. Cet incident très commenté n’a fait que renforcer les soupçons d’une police soumise aux ordres de Pékin. 

Vu de l’étranger, ces violences ravivent le spectre de Tiananmen. Mais mon interlocuteur relativise le pouvoir des forces de l’ordre. « La police de Hong Kong ne peut pas faire tout ce qu’elle veut, elle ne peut pas détenir des gens sans preuve. Pékin ne peut pas envoyer ses troupes car cela nuirait à l’image du pays."
Nous ne sommes pas dans la Chine des années 1980, et la comparaison du mouvement actuel avec celui des étudiants pékinois n'est pas pertinente :  « les manifestants d’aujourd’hui ne sont pas ceux de 1989. Nous n’avons pas confiance dans le gouvernement mais nous sommes moins radicaux dans nos demandes, parce que l’économie de Hong Kong ne se porte pas si mal, les gens ont du travail. »

Une société à 2 vitesses

Le mouvement serait au demeurant moins révolutionnaire que ce qu'il laisse paraître, visant à préserver le système actuel plutôt qu’à le changer, comme l'explique Jean-Philippe Béja, directeur de recherche au CNRS : « Ce mouvement comprend tous les âges, toutes les classes sociales. C’est une société entière qui défend sa spécificité, son système. Au fond, c’est un grand mouvement conservateur et pas du tout un mouvement révolutionnaire » (3).

Derrière les slogans indépendantistes s'exprime un ressentiment envers les Chinois installés sur l’île, soupçonnés de tirer profit de l’ouverture des frontières au détriment des Hongkongais, dans une société toujours plus inégalitaire.
Pour Edward,  « la politique du gouvernement chinois est de coloniser Hong Kong. 150 immigrants du continent sont autorisés par jour pour « regroupement familial ». Or, beaucoup sont des retraités venus profiter du système de santé avantageux et des logements sociaux. Les compagnies chinoises à Hong Kong recrutent en priorité des Chinois du continent et leur attribuent les meilleurs emplois.». C’est une société à 2 vitesses que dépeint Edward : « on n’irait pas dans la rue si on avait de bons boulots. Les jeunes ne sont pas heureux. Ils ne peuvent pas acheter leur propre maison, construire un avenir. " D'autant que le creusement des inégalités s'est aggravé ces dernières années, avec une progression des salaires qui n’a pas du tout suivi l’inflation. Acheter un appartement de 60 m2 représente 22 ans de salaire (pour un salaire médian de 22 000 euros) contre 6 à 7 ans à Paris. 

Incertaine pour son avenir, sans ressources financières, cette jeunesse n’a pourtant pas de revendication économique : « Les jeunes ne sont pas très concernés par l’économie. En vérité, ils souhaiteraient même qu'elle s'effondre et que les Etats-Unis imposent des sanctions financières non seulement à la Chine mais à Hong Kong, afin que Pékin ne puisse utiliser l’île comme un couloir pour contourner ces sanctions. Les jeunes sont à court d’idées : le vote démocratique ne changera rien car la finance est contrôlée par la Chine. Ils utilisent une expression, « Hug together, die together » (« s’enlacer ensemble, mourir ensemble »), qui décrit très bien cet état d’esprit. » 

Sois comme l’eau

Mars 2020. Le temps s’est suspendu après l’éclatement de la crise du coronavirus. Si agitée d’ordinaire, la ville est au ralenti même si les activités se poursuivent. Les manifestations massives de l’an dernier sont de toute évidence interdites, mais la colère est toujours là. Elle s’exprime de manière plus discrète et souterraine... Des rassemblements clandestins sont relayés sur des comptes Instagram au jour le jour (annoncés quelques jours à l’avance, voire la veille). L’organisation des événements sur différents lieux a pour but de décourager la police, obligée de se disperser. « Be Water » (« sois comme l’eau »), peut-on voir en hashtag sur les réseaux sociaux. Les manifestants se sont aprroppriés cette maxime de Bruce Lee pour illustrer leur stratégie : être fluide comme l’eau, remplir l’espace et s’adapter à toutes les situations. Une métaphore de la résilience, en somme, à laquelle s’identifie la jeunesse hongkongaise en première ligne des manifestations.

Le mouvement peut bien s’essouffler, un activisme nouveau a vu le jour, porté par une génération qui n’a pourtant pas connu le Hong Kong d’avant 1997. 

Et maintenant ? Est-on à l’heure du bilan ? Si la Chine veut croire à un retour à l’ordre, Edward parie sur un rebond : « On a connu un pic cet été, puis ça a beaucoup baissé après les élections présidentielles de Taïwan en janvier. Mais le mouvement repartira lors des élections législatives en septembre. La vague reviendra ». Au regard des événements de ces derniers jours, celle-ci pourrait arriver bien plus tôt. 

 

 

(1) Cette loi permettrait le transfert vers la Chine de toute personne considérée par Pékin comme  « fugitive ». 

(2) Atlas. Archéologie d’une ville imaginaire, Kai-Cheung Dung, 2011.

(3)  Conférence de Jean-Philippe Béja, directeur de recherche au CNRS, à l’INALCO le 10 décembre 2019

 

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