Foyer Métis

C’est par le biais de mon histoire familiale que je découvre l’existence des Foyers de Travailleurs Migrants (FTM).  En 1974, mon père arrivait au Foyer Michelet d’Ivry-sur-Seine, édifié deux ans auparavant. Il y restera peu de temps, contrairement à d’autres « migrants » qui, jusqu’à leur retraite, n’auront connu d’autre logement que le foyer. 

Invention spécifiquement française, les FTM furent bâtis à partir des années 1960 pour accueillir temporairement l’afflux d’immigrés venus travailler en France.

Le foyer est alors perçu comme un lieu de transition avant un retour « au pays » ou une accession à un logement ordinaire. Mais comme souvent dans l’histoire des dispositifs d’hébergement, le provisoire dure et nombreux sont ceux qui se stabilisent dans les foyers. 
Ces logements dérogatoires sont peu à peu transformés en « résidences sociales » ouvertes à tous, avec cuisine et sanitaires individuels, mais beaucoup demeurent en attente de réhabilitation, dont une vingtaine en Ile-de-France. 

A Paris, Ivry-sur-Seine et Bagnolet, j’ai rencontré les résidents des FTM, recueilli leurs histoires et leurs témoignages sur les difficultés de la vie en foyer. 

Paris 13ème, dans la cour du Foyer Matisse, un homme jette des bouts de sandwich aux pigeons. Salyakh, 39 ans, est tchétchène, grand et mince, une cicatrice de brûlure sur le visage.

Il est à Paris depuis 3 ans et au foyer depuis quelques mois, dans une chambre de 9m2 avec douche mais sans toilettes ni cuisine. Avant cela, il était en Ukraine, en Norvège, à Moscou…

Je lui demande pourquoi il est venu à Paris. « Ah, c’est compliqué, c’est une trop longue histoire, je veux pas la raconter ».
Il finira par évoquer la guerre en Ukraine, puis son arrivée ici avec un visa, sans travail, parce qu’il connaissait des gens dans la capitale. Aujourd’hui, il travaille dans la sécurité.

« Je ne veux pas revoir le Cambodge »

Foyer Michelet à Ivry-sur-Seine. Ia, 75 ans, Chinois originaire du Cambodge, est assis dans la cuisine commune, concentré sur l’écran de son smartphone.
Ia est arrivé ici il y a 40 ans et fait office d’ancien. Il est aussi le lettré du foyer. Moussa, un jeune malien de 35 ans, lui demande de passer un appel pour un transfert d’argent à sa femme restée à Bamako. « Quand on a des papiers à remplir, on l’appelle, c’est lui qui écrit tout ». Ia acquiesce : « les Africains viennent tous me voir car je parle bien français. Je suis diplômé de l’université. Je connaissais déjà le français avant de venir. »

Il évoque les différentes populations du foyer : Il y a peu d’Européens, surtout de l’Est. Les Africains, une des principales communautés avec les Maghrébins,  sont arrivés il y a 20 ans.
Malgré son appellation, le foyer n’accueille pas que des travailleurs migrants mais aussi des Français. « Ils étaient nombreux mais plus maintenant. Ils partent quand ils ont trouvé une maison, fondé une famille. »

Des étudiants aussi : « il y a 10 ans, beaucoup d’étudiants chinois logeaient ici. Ils venaient apprendre le français, étudier à l’université. Beaucoup sont rentrés en Chine depuis. ».
Lui-même a adopté une Chinoise il y a 4 ans, l’a fait venir en France et lui a appris le français. Aujourd’hui âgée de 43 ans, elle a trouvé un travail d’esthéticienne et vient lui rendre visite avec sa fille de temps en temps.

A-t-il songé à revenir en Asie ? « Non, je ne veux pas rentrer. Je ne veux pas revoir le Cambodge. Avant la guerre, j’étais fonctionnaire. J’avais une très bonne situation. Ici, j’étais chauffeur de taxi avant de prendre ma retraite. »

Ententes cordiales

Dans la cuisine du foyer Michelet, l’hospitalité et la bonne entente règnent. Kamal, un réfugié politique du Bangladesh arrivé ici en 2012, propose un curry aux autres. Ia et Kamal plaisantent sur les femmes de Moussa : « il en a pas une mais trois ! ».
Ia évoque pourtant un climat de méfiance dans le foyer : « Il faut faire attention, fermer la porte de ta chambre. On ne parle pas. On le sait mais on n’en parle pas ». Les susceptibilités sont vite exacerbées et le silence prévaut pour éviter tout soupçon de racisme. 

Foyer Matisse. Une jeune fille propose du café dans la salle commune. Elle vient de commencer un service civique depuis 3 jours ici, « pour animer, vous apprendre à mieux vous connaître ». Mais évoquer les relations entre résidents est la porte ouverte aux critiques des uns et des autres. Un résident français évoque les Européens de l’Est, Roumains et Polonais, qui vivent dans l’immeuble : « on les salue mais on ne sait pas comment ils vont réagir, s’ils vont nous saluer en retour. Il y en a qui sont alcooliques, ils boivent dans l’ascenseur, mais si on leur fait la remarque, on est taxé de raciste. Adoma (la société gérante) ne fait rien. Ils laissent rentrer tout le monde. »

Dans cette vie en collectivité où l’on partage douches et cuisine, la frontière entre l’espace collectif et l’intime est ténue. On a beau cadenasser escaliers et couloirs, l’espace privé plus petit qu’une chambre d’hôtel n’incite guère à l’intimité.
« Si on veut héberger une autre personne, c’est 50 centimes d’euro par jour et pas plus de 3 mois. Et ici, la chambre fait 7m2 », me dit un résident algérien au foyer Robespierre (Bagnolet). « Si je trouve une femme, je vais déménager. »

« Ils ont juste maquillé les murs »

Au fil des années, Ia a constaté le délabrement croissant de l’immeuble d’Ivry, construit en 1972 : « Au début, c’était très contrôlé, les gens de l’extérieur ne pouvaient pas entrer, et quand quelque chose tombait en panne, on venait tout de suite le réparer. Ça a empiré petit à petit, surtout depuis 6 ou 7 ans. C’est très mal entretenu. »

En 2014, 6 studios de 18 à 30 m2 et de 440 à 520 euros ont été aménagés au sous-sol. Benoît y vit avec sa compagne marocaine : « Je suis arrivé en 2005.  A l’époque, je m’étais séparé de ma compagne. J’ai pris ma musique et j’ai atterri ici. » Cela fait 3 ans qu’ils ont aménagé dans ce 30m2 qui leur permet de vivre ensemble. Mais Benoît pointe du doigt le plafond humide. « Ils ont juste maquillé les murs. C’est comme ça qu’ils font ici quand ils font des travaux. »

Dans quelques jours aura lieu la fête des voisins mais on restera entre communautés : « Les Africains ne viennent pas », me dit Benoît, « on les invite mais ils ne veulent pas venir. Ils se sentent pas à leur place. Nous, on fait un barbecue, on amène la rallonge, on met de la musique et on se détend. Parce qu’on a l’impression d’être loin de tout ça. Même si on voit ça, on oublie. »

 

Foyer Robespierre, Bagnolet
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